Histoire de l’Aquariophilie au XIX ème siècle – Episode 2

Le 19ème siècle : Le siècle des révolutions industrielles

Concevoir le contenant qu’est l’aquarium était une chose compliquée au regard des technologies du XIX ème siècle. L’ère industrielle en cours, le progrès des techniques et la maîtrise des matériaux nouveaux vont aider à franchir ce pas !

Mais plus que l’instrument qui venait de naître, le concept de l’aquarium devait à son tour être défini.

Après l’invention du nom, la découverte du concept de l’Aquarium.

Pierre CARBONNIER, 1864, “Guide pratique du pisciculteur”

C’était finalement un chimiste britannique,  R. WARINGTON, (1807-1867) qui a élaboré la chimie du principe de l’aquarium vers 1850.

Robert Warington FRS (7 septembre 1807 – 17 novembre 1867) [1] était un chimiste anglais considéré comme le moteur de la création de la première société de chimie durable au monde, la Chemical Society of London , qui devint plus tard la Royal Society of Chemistry

Après de nombreuses expériences, il a réalisé que l’oxygène produit par les plantes supportait les animaux, et que les conditions resteraient stables tant que le nombre d’animaux n’était pas trop élevé. Robert WARINGTON a fait l’expérience d’un contenant de 13 gallons (57 litres) contenant des poissons rouges, des zostères et des escargots, ce qui en a fait l’un des premiers aquariums stables.

Il a publié ses conclusions en 1850 dans le journal de la Société chimique. Sa publication officielle a paru en 1851. Après avoir inventé le mot « aquarium », il a surtout contribué à en faire la promotion dans les milieux universitaires et dans les foyers aisés. Il faut dire que ce personnage avait un talent incroyable pour vulgariser et communiquer les connaissances scientifiques.

Les bases de ce qui allait devenir l’aquarium moderne étaient donc posées, combinées avec l’esprit inventif de cette époque, l’aquariophilie naissait progressivement.

L’Aquariophilie n’est pas uniquement une histoire de la Science, mais c’est aussi et avant tout une histoire d’amateurs, d’animaux, de technologie industrielle et urbaine et de nature construite.

C’est l’histoire d’une technologie qui s’est développée à partir du désir de faire entrer la nature dans les villes, les espaces domestiques et enfin les espaces scientifiques. Ces espaces ne sont pas apparus comme des espaces épistémiques ou expérimentaux, mais comme des espaces d’animaux : ils sont nés d’un désir de garder les animaux dans des espaces domestiques non agricoles et des nécessités et des problèmes qui en ont résulté. À première vue, ces nécessités et ces problèmes semblent banals, mais en même temps, ils étaient existentiels car la principale préoccupation était la survie et le bien-être des animaux.

L’aquarium, tel que nous le connaissons est apparu au XIXème siècle et en Angleterre.

Mr BRANDE l’avait pourtant décrit pour la première fois en 1819 comme étant un milieu dans lequel la faune et la flore vivent en harmonie. Il faut dire qu’à cette époque, seul le poisson rouge japonais était élevé, et de surcroît l’aquariophilie n’en était encore à ces débuts et elle n’était pas très répandue !

Prenons par exemple le chauffage, il se faisait jusqu’à cette époque avec des bougies, qui sont appelées veilleuses, l’aquarium quant à lui est placé à côté d’une fenêtre pour profiter de la lumière du jour, quant à la nourriture, ce seront des insectes vivants (daphnies) qui doivent être récoltés dans des mares du coin. Pour la petite histoire, ceci est d’ailleurs à l’origine du sigle Tétra.

Le principe d’un milieu (équilibré) fut pour la première fois mis en évidence par : A.W.T. BRANDE en 1819. Dans son livre il décrivit la manière dont les plantes vivantes ré-oxygènent l’eau, de sorte que celle d’un aquarium qui en serait pourvue n’aurait nul besoin d’être changée.

Les premiers aquariums qui ne bénéficiaient à l’époque pas d’électricité devaient chauffer l’eau avec une lampe à pétrole ou à la bougie pour maintenir une température suffisante pour la survie des poissons. Certains utilisaient la bougie ou le gaz de ville pour chauffer leurs aquariums.

Les aquariums  de l’époque étaient alors constitués d’un fond en tôle d’acier ou plus rarement de zinc qui servait à conduire et répartir la chaleur et subissait souvent des déformations importantes. L’armature de l’aquarium était faite avec des cornières métalliques pour maintenir les verres, et l’étanchéité était assurée par un mastic.

Un aquarium laissé vide et surtout sans eau, trop longtemps pouvait perdre ses propriétés et ne plus être étanche au prochain remplissage, en raison du séchage du mastic. [Cet état de fait est resté imprégné dans nos esprits d’aujourd’hui avec les bacs collés à la silicone qui sont bien plus robustes et aptes à supporter de longues périodes de stockages ou de nombreux déplacements].

Le déplacement d’un bac, étaient souvent lui aussi synonyme de fuite.

Entre-temps apparaît la pompe à eau, inventé par un Anglais et qui équipe l’aquarium de Paris à la fin du XIXème siècle.

Une des premières pompes à air.

Le principe de la circulation de l’eau au moyen de pompes, méthode inventée par des aquariophiles anglais, constitua un pas en avant et fut pour la première fois mise en œuvre à l’aquarium de Paris ouvert en 1860. Les aquariums de Hambourg et de Berlin furent également fondés dans les années 1860.

Au Royaume-Uni, l’aquariophilie est devenue populaire à la suite de la Grande Exposition de Londres en 1851. Quant au premier aquarium public, il ouvre à Londres en 1853.

Mais ce ne fut qu’à partir de 1830 que les possesseurs « d’aquariums » surent tirer de ces recherches le véritable remède aux asphyxies de leurs animaux. En effet, en 1830, un français, Charles DES MOULINS, recommanda, le premier « de mettre dans les vases où l’on voudrait conserver vivants des poissons d’eau douce, des plantes aquatiques flottantes ou submergées de manière que ces végétaux s’assimilassent le carbone en décomposant l’acide carbonique que produit la respiration des animaux et en dégageant l’oxygène dont ces derniers ont besoin pour leur existence ».

Il avait compris que l’idée d’introduire des plantes dans les aquariums était utile afin que les poissons bénéficient de l’oxygène produit par ces plantes.

Quelques années plus tard, le professeur DUJARDIN, en France et l’Anglais WARD en Grande-Bretagne, appliquèrent les procédés inspirés des Moulins à l’eau salée.

Jeanne VILLEPREUX-POWER, la première et aussi imparfaite qu’ait pu être son invention, ressemblant si peu à un aquarium, inventa pourtant et vraiment l’aquarium dès 1832, pour ses expérimentations sur les Argonautes, mollusques, qui proliféraient à Messine. Ses “cages à la Power” ont été fabriquées pour leur observation. Ceci vingt ans plus tôt qu’il ne l’est généralement indiqué. Elle a également été à l’origine de la biologie marine et de l’océanographie.

Pour l’étude des organismes marins vivants, les naturalistes utilisaient déjà des vases d’eau de mer ; c’est toutefois Jeanne Villepreux-Power qui, à partir de 1832, systématise l’usage d’aquariums dans lesquels elle s’efforce de maintenir les conditions de vie nécessaires aux  argonautes. Elle les appelle cages et les présente à l’Académie de Catane qui les dénomme « Gabbioline alla Power ». [Voir article]

En 1836, peu après avoir inventé le précurseur du terrarium moderne, le Dr Nathaniel BAGSHAW WARD (1791-1868) propose d’utiliser son invention pour des animaux tropicaux, ce qu’il fait en 1841 avec des plantes aquatiques (et des poissons factices).

 En 1838, Félix Dujardin annonce détenir un aquarium d’eau de mer, bien qu’il n’utilise pas encore ce terme. En 1846, Anna THYNNE maintient en vie des coraux durs et des algues marines pendant presque trois ans à Londres.

À la même époque, Robert WARINGTON expérimente un bac de treize gallons contenant des poissons rouges, des Vallisneria et des escargots, créant ainsi l’un des premiers aquariums biologiquement équilibrés ; il publie ses découvertes en 1850 dans le journal scientifique de la « Chemical Society ».

En 1838, on peut dire que le véritable aquarium répondant à toutes les exigences de la vie et du développement des poissons était trouvé.

C’est même à ce moment-là que les bassins d’eau de mer apparurent.

De l’Aquariophilie d’eau douce et d’eau de mer, contrairement à ce que l’on peut penser, L’aquariophilie marine fut donc la première !

Les aquariums d’eau salée sont au centre de cette tradition, servant d’espaces imaginatifs aux merveilles mystérieuses et non découvertes de l’océan.

En outre, les spécificités géographiques de la Grande-Bretagne en tant qu’île avec un grand pourcentage de littoral par rapport à la région et les courtes distances qui en résultent entre les villes côtières et intérieures ont simplifié leur mise en place et leur entretien.

L’acclimatation, l’aquaculture et l’aquarium d’eau douce

La situation en Europe continentale différait de celle de la Grande-Bretagne à plusieurs égards. En raison des différences géographiques – moins de littoral par zone et de longues distances entre la côte et la plupart des villes de l’intérieur des terres – les aquariums d’eau salée ne sont jamais devenus aussi populaires et communs qu’en Grande-Bretagne. Même si les adeptes de l’aquarium sont parvenus à établir et maintenir des aquariums d’eau salée pendant plusieurs années sans changer l’eau, les organismes qui peuplent l’aquarium sont néanmoins morts et ont dû être remplacés par de nouveaux.

L’élevage se révélant presque impossible pour la plupart des organismes marins, l’approvisionnement en eau fraîche devait provenir directement de la mer.

Cela correspond au fait que, surtout en France et en Allemagne, l’aquariophilie était beaucoup plus focalisée sur les aspects relatifs aux phénomènes d’acclimatation des animaux aquatiques.

En raison de la circulation croissante des organismes le long des réseaux coloniaux, les animaux, les plantes et les humains ont été fréquemment exposés à de nouveaux environnements, et l’influence de différents environnements sur les organismes a été mise en évidence. L’acclimatation était la tentative de faire et même de profiter de cette influence. En Grande-Bretagne, acclimatation signifiait « effectuer le transfert d’organismes entre des environnements similaires », tandis que l’approche française supposait que les organismes pouvaient, dans une certaine mesure et sous certaines conditions et précautions, être adaptés à différents environnements.

« L’acclimatation était un ensemble complexe de pratiques qui reliait la science à l’exposition des animaux, au renouveau urbain, à l’amélioration de l’agriculture et à la mission coloniale de la France ».

La révolution aqua-culturelle, comme tout autre projet en ce moment en France était porté par des groupes d’intérêts hétérogènes «comprenant des scientifiques, des bureaucrates, des sportifs et des entrepreneurs» , des acteurs étatiques et privés qui visaient une organisation rationnelle et scientifique de l’utilisation des espèces aquatiques et essayaient d’acclimater les espèces étrangères dans les eaux françaises, y compris les poissons, mollusques et même sangsues d’eau salée et d’eau douce.

L’Aquarium en Allemagne, le mouvement d’acclimatation français et surtout son Jardin zoologique d’acclimatation ont rapidement acquis une notoriété de dimension européenne, et des sociétés similaires et des jardins zoologiques ont été fondés par la suite à travers l’Europe.

 

Qu’est-ce qui passé ensuite au XIXème siècle ?

….la mode aquariophile

Avec sa popularité croissante qui le fait devenir presque comme un must pour le salon, l’aquarium devint d’abord une marchandise avec une industrie en pleine croissance offrant tout de l’eau douce à l’aquarium entièrement équipé et même régulièrement entretenu.

Le plus important négociant en aquariophilie était anglais : W. Alford LLOYD, dont l’AQUARIUM WAREHOUSE » de Londres avait en 1858, environ 15 000 animaux en stock.

« Entrepreneur et constructeur d’aquarium, je serais heureux d’en donner au public une idée exacte dans un compte-rendu plus fidèles que ceux qui en ont été faits jusqu’à ce moment dans les journaux de Paris et d’autres localités. Ces dernières descriptions ont été malheureusement insuffisantes et exagérées, et tendaient, en présentant un faux idéal, à désillusionner le spectateur en présence de l’appareil. »

A. LLOYD, « Note sur l’aquarium du Jardin d’acclimatation, à la séance du 3 janvier 1862 », dans Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 1862.

Pour assurer un approvisionnement régulier en eau douce, plantes et animaux, les commerçants comme Lloyd profitèrent du système ferroviaire en développement rapide en Bretagne, qui reliait la côte à des villes intérieures comme Londres et permettait un transport rapide et stable de ce fret tout particulièrement sensible. Effet pervers et prometteur, sinon annonciateur, la popularité grandissante et les nouvelles possibilités infrastructurelles dues à l’industrialisation ont fait que bientôt les grandes étendues de la côte ont été largement débarrassées de leurs habitants attrayants !

La manie des aquariums a balayé l’Europe et les États-Unis, marquant le début d’un commerce mondial de la vie aquatique …

Le développement massif des aquariums privés comme publics ne se fait pas avant le milieu du XIX ème siècle mais il s’appuie sur des pratiques antérieures comme les cabinets de curiosités et les tentatives parfois millénaires pour transformer certains poissons en animaux de compagnie.

Avant le XVIII ème siècle, l’océan était considéré comme  un repoussoir ou surtout le lieu de tous les dangers, souvent alimenté de légendes le racontant fréquenté par des monstres marins et aquatiques. Au sein d’une science déjà bien développée, l’aquarium offre enfin au grand public la possibilité supplémentaire de voir la vie sous-marine avec facilité et même d’y participer d’une certaine façon. Ce succès auprès des amateurs détermine l’élaboration d’un modèle standardisé qu’on peut acheter ou voire éventuellement construire.

 « L’aquarium est simplement destiné à placer sous les yeux de l’observateur les phénomènes de la végétation au sein des eaux, ceux de la reproduction et du développement des poissons, leurs mœurs et leurs habitudes. »

Pierre CARBONNIER, Guide pratique du pisciculteur, 1864

Pierre Carbonnier est né le 7 août 1828 à Bergerac, fils de Pierre et de Marie Andrieu. 3e enfant d’une fratrie de 12, il s’est marié à Paris le 10 novembre 1857 avec Zélie Joséphine FLUSIN, décédé à Paris le 9 avril 1883. Pierre Carbonnier fonda, en 1850, l’une des plus anciennes maisons de détail de la place de Paris commercialisant des poissons et des plantes d’aquarium et de bassin de plein air1. En 1869, le naturaliste français Pierre Carbonnier a commencé à élever des poissons exotiques : le Poisson-paradis (Macropodus opercularis) apporté de la Chine en 1869 et le Combattant en 1874. Lors de l’Exposition internationale des industries maritimes et fluviales ouverte au Palais de l’Industrie à Paris en 1875, il fut lauréat de la Médaille d’or pour ses études sur les aquariums d’eau douce et ses tentatives d’introduction d’espèces de poissons exotiques2. Il a également été directeur de l’Aquarium du Trocadéro à l’Exposition française de 1878.

« Il est plus agréable et plus instructif de faire [un aquarium] soi-même. (…) Dans les lignes suivantes, on trouvera le récit intéressant des expériences, des déceptions et du succès final d’un amateur qui avait débuté par une tentative malheureuse. »

Le Magasin pittoresque, 1866, à propos d’Ernest  VAN BRUSYSSEL, Histoire d’un aquarium et de ses habitants, 1865.

Le succès de l’aquarium, devenu un outil de vulgarisation scientifique, était également dû au caractère proprement original des images qu’il proposait.

L’aquarium a offert la possibilité, en effet, de montrer la vie aquatique comme elle n’avait jamais été envisagée auparavant ; le spectateur pouvait voir sous ses yeux un tableau qui, en temps normal, se situait dans les grandes profondeurs, dans les abysses d’un monde auquel l’homme n’avait alors aucun accès véritable.

En effet, malgré les progrès réalisés dans les procédés de collecte, d’étude et de représentation qui se sont renforcés tout au long du XVIIIe siècle, et qui avaient déjà donné lieu à la rédaction d’un grand nombre de traités d’ichtyologie, l’aquarium est apparu, auprès des amateurs, comme révélateur de toute une vie cachée et inconnue.

À propos des représentations de la mer, étendue infinie…. Même les scientifiques partageaient ce sentiment

Le succès de l’aquarium en France fut donc indéniable : pendant plus d’une décennie, il représenta l’objet des envies et des regards de la part des classes aisées de la société française.

L’aquarium était devenu dans les mains des jeunes femmes de la bonne société, un objet ornemental, source d’une beauté rêvée, puis il s’est- banalisé quand l’attrait de la nouveauté a cessé.

À travers l’intérêt féminin qui lui était porté, l’aquarium a ainsi peu à peu perdu son statut purement scientifique, pour devenir un objet avant tout décoratif. Les articles des périodiques cités plus haut mettent en valeur l’aspect ornemental du réservoir, peuplé de mouvements et animé par les couleurs toujours changeantes des poissons :

 « On place l’aquarium devant une fenêtre : un rayon de soleil arrive, fait scintiller l’eau, étinceler les écailles de la dorade, épanouir la belle fleur de l’aquarium ; un moineau vient se désaltérer, des mouches y prendre un bain : la vie et ce qu’elle apporte avec elle de pur, de gai, de frais et de charmant, éclate ainsi sous ce rayon de soleil, et prête à ce coin de ta chambre un charme que ne lui donneront jamais les meubles somptueux ni l’objet d’art le plus merveilleux.? »

Correspondance de Jeanne à Florence », Le Journal des demoiselles, août 1864

« Entre les mains des maîtresses de maison des années 1860, l’aquarium n’était plus un appareil de laboratoire, mais un pur bibelot des intérieurs distingués. L’aquarium était même souvent perçu comme un tableau, une composition de formes et de couleurs, toujours recréée par les mouvements des plantes et des animaux aquatiques dans le réservoir. Les descriptions d’aquariums font ressortir cette image, qui tend à renforcer le caractère proprement ornemental de l’aquarium, en le représentant, à travers ses « beautés plastiques », comme une « belle lanterne », source d’éclat et de beauté dans un riche intérieur ».

Étienne RUFT DE LAVISON, « Sur l’aquarium du Jardin… »

« Ce livre s’adresse aux jeunes naturalistes et aux gens du monde qui s’intéressent aux choses de la Nature. (…) Nous osons espérer qu’après l’avoir lu, nos lecteurs seront bien convaincus qu’un aquarium n’est pas seulement un « récipient à poissons rouges », mais que, dans des mains même inexpérimentées, il peut devenir un sujet d’études des plus instructifs et des plus attrayants. »

Henri COUPIN, L’Aquarium d’eau douce et ses habitants, 1893

L’aquarium, rêve éphémère, participait d’une mise en scène ostentatoire et éblouissante des intérieurs, qui se voulaient à l’image de leurs habitants. Il déterminait aussi un prétexte à l’évasion, transportant les amateurs en dehors du monde ordinaire

L’aquarium perd peu à peu son statut purement scientifique, pour devenir un objet avant tout décoratif. Les articles des périodiques cités plus haut mettent en valeur l’aspect ornemental du réservoir, peuplé de mouvements et animé par les couleurs toujours changeantes des poissons.

Même un scientifique comme Pierre CARBONIER, spécialisé dans le domaine de l’aquaculture et détenteur d’un magasin d’aquariums quai du Louvre à Paris, explique ainsi le succès de ses articles auprès de ses riches clients. L’aquarium est devenu presque un meuble de luxe et d’agrément, et a pris place dans les riches appartements et même dans les salons, à côté de la jardinière élégante.

Entre 1850 et 1870, une véritable “aquarium-mania” saisit l’Angleterre puis la France, les classes aisées se prenant de passion pour le tableau vivant que forment les poissons. L’aquarium était même souvent perçu comme un tableau, une composition de formes et de couleurs, toujours recréée par les mouvements des plantes et des animaux aquatiques dans le réservoir.

L’aquarium permet alors un détournement de sa vocation scientifique première par la bourgeoisie à des fins décoratives.

Deux gravures issues de La Nature, 1883, et de John E. Taylor, The Aquarium: its inhabitants, structure & management, 1876.

Les descriptions d’aquariums font ressortir cette image, qui tend à renforcer le caractère proprement ornemental de l’aquarium.

Dans les années 1860, l’aquarium n’était plus un appareil de laboratoire, mais un pur bibelot des intérieurs distingués. Cette mode qui vole aux scientifiques « leur objet » de laboratoire entraînera une réaction de la communauté scientifique de l’époque qui dénoncera une mode fondée sur le gout de l’étrange, l’effet de surprise et le côté spectaculaire.

« L’aquarium n’est pas là pour ne susciter qu’ « un simple étonnement vulgaire, qui n’est que temporaire, à la vue de ce qu’on n’aiderait pas [les spectateurs] à comprendre. »

A. LLOYD, « Note sur l’aquarium du Jardin d’acclimatation, à la séance du 3 janvier 1862 », dans Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 1862.

« Il n’y a pas autant d’animaux que désirés, mais le but n’est pas d’offrir une vaine exhibition, ne parlant qu’aux yeux et sans utilité pour l’observation scientifique. »

RUFZ DE LAVISON, « Compte-rendu de la situation du Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne au 1er décembre 1861 », dans Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 1861

La remise en question de cette mode par le monde scientifique se poursuit sur l’argument que l’aquarium rend le public  avide de nouveauté mais incapable d’observer réellement des poissons éventuellement communs.

« L’aquarium, une des plus utiles créations des nouveaux Jardins d’acclimatation, peut en effet être considéré au double point de vue de la science et de l’économie sociale. »

Elie MARGOLE, « L’aquarium », dans La Revue germanique, 1863

« Les autres hôtes de l’aquarium sont les habitants les plus communs de nos eaux douces ; il n’y a donc rien là de bien remarquable. Nous ne pouvons-nous empêcher de regretter qu’on n’ait pas réuni là les poissons européens que nous ne sommes pas habitués à voir. »

« L’aquarium d’eau douce », dans Le Magasin pittoresque, 1867

Des meubles spécifiques, qui servent de présentoir et articulent parfois un aquarium avec une volière et des jardinières, se développent et viennent prendre une place centrale dans les salons. Marque du progrès, de la science et du génie humain, les aquariums de salon sont alors décrits comme un guide moral rapprochant le spectateur d’une nature apaisante et un objet esthétique de premier ordre.

Avec la massification des aquariums privés, leur fonction distinctive s’efface, tout comme l’effet de mode qui accompagne son lancement.

Ces aquariums d’appartement ne furent, en effet, que les premiers spécimens d’une industrie naissante, qui se surpassa quelques années plus tard à travers la construction de grands aquariums publics ; ces nouvelles « ménageries aquatiques » qui furent pendant toute la décennie 1860 une des distractions à la mode.

Mais cette mode ne dura pas : au début des années 1870, l’aquarium était déjà devenu un objet commun, que les scientifiques s’étaient réapproprié pour leurs études.

« Entrepreneur et constructeur d’aquarium, je serais heureux d’en donner au public une idée exacte dans un compte-rendu plus fidèles que ceux qui en ont été faits jusqu’à ce moment dans les journaux de Paris et d’autres localités. Ces dernières descriptions ont été malheureusement insuffisantes et exagérées, et tendaient, en présentant un faux idéal, à désillusionner le spectateur en présence de l’appareil.»

A. LLOYD, « Note sur l’aquarium du Jardin d’acclimatation, à la séance du 3 janvier 1862 », dans Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 1862.

«Il est intéressant de se demander ce qui, dans les comportements culturels et dans les systèmes de représentations des Français de cette période, a pu déterminer ce « moment » de l’aquarium, soit l’ascension fulgurante d’un appareil de laboratoire, puis son oubli»

« Les curiosités invisibles de l’aquarium », dans Le Charivari, 1861

Il faut aussi remarquer à cette époque, la prise de conscience collective, conduite par les scientifiques en particulier et qui dénonce les conditions d’élaboration des aquariums publics.

 « Un calcul bien simple eût cependant  suffi pour faire abandonner l’idée de confiner les poissons dans des bacs d’eau dormante ou à peine renouvelée, ce qui est le cas absolu de l’aquarium que nous étudions ici. »

« Un aquarium d’exposition peut-il être un lieu d’enseignement, ou doit-il se borner à présenter aux spectateurs le simple attrait de la curiosité satisfaite ? »

Henri de la BLANCHERE, « L’aquarium d’eau douce » & François DUCUING, L’Exposition universelle de 1867 illustrée, 1867

En même temps, survient l’idée d’utiliser l’aquarium à des fins pédagogiques pour diffuser un enseignement oral sous forme :

  • de conférences et de petits cours,

« Ne valait-il pas mieux enseigner à la foule l’élevage des salmonidés (…). N’était-ce pas l’occasion de demander à des hommes instruits et compétents en cette matière, – il y en a quelques-uns -, une heure de leur temps pour venir à un moment déterminé et affiché, expliquer à la foule le but de ce qu’on eût pu mettre sous ses yeux. »

  • d’expériences de pisciculture.

« Croyez-vous que le public eût vu sans intérêt les jeunes alevins prendre leur nourriture, qu’il eût trouvé dénué d’à propos de faire des expériences comparatives aves les divers régimes recommandés par les savants et les expérimentateurs de chaque pays ?… N’eût-il pas été facile de faire assister le visiteur à l’éclosion des espèces de nos poissons blancs, de nos cyprins ?

Henri de la BLANCHERE, « L’aquarium d’eau douce », & François DUCUING, L’Exposition universelle de 1867 illustrée, 1867